Wolfgang SACHS
Ce texte est repris avec l'aimable
autorisation de la revue Silence. Cette version française constitue
originellement le chapitre 1 du livre Les
ruines du développement (Ecosociété, Montréal, Canada,
1996)
De
même que les ruines cachent leurs secrets sous des monceaux de terre
et de débris, de même les structures mentales s'élèvent souvent sur
des fondations recouvertes par des années, des siècles d'ensablement.
Les archéologues, pelle en main, travaillent à excaver, couche par
couche, les assises du monument en ruine et, du même coup, à en découvrir
l'origine. D'où vient ce monument ? Que signifient ces ruines ? Quel
lien établir entre ces deux événements ?
C'est ainsi qu'ils s'interrogeront et, étonnés et affligés tout à
la fois, retraceront l'histoire de ces splendeurs disparues. L'idée
de développement n'est plus aujourd'hui qu'une ruine dans le
paysage intellectuel. Elle encombre notre pensée, mais elle constitue
une partie immense d'une ère terminée. Il est grand temps de fouiller
ce concept, d'en dégager les fondations, de les libérer des nombreuses
constructions superposées pour le révéler comme le monument d'une
ère révolue, mais digne d'intérêt.
Une puissance
mondiale à la recherche de sa mission
Le 20 janvier 1949, le vent et la neige faisaient
rage sur Pennsylvania Avenue qui va de la Maison Blanche au
Capitole quand, dans son discours inaugural devant le Congrès, le
président Truman qualifia la majeure partie du monde de régions
sous-développées. Ainsi naquit brusquement ce concept charnière
depuis lors jamais remis en question qui engloutit l'infinie diversité
des modes de vie de l'hémisphère Sud dans une seule et unique catégorie
: sous-développée. Du même coup et pour la première fois, sur
les scènes politiques importantes surgissait une nouvelle conception
du monde selon laquelle tous les peuples de la terre doivent suivre
la même voie et aspirer à un but unique : le développement.
Aux yeux du Président, le chemin était tout tracé : «Une plus grosse
production est la clé de la prospérité et de la paix.» Après tout,
n'était-ce pas les États-Unis qui s'étaient le plus approchés de cette
utopie ? Dans cette perspective, les nations se classent comme les
coureurs : celles qui traînent à l'arrière et celles qui mènent la
course. Et «les États-Unis se distinguent parmi les nations par le
développement des techniques industrielles et scientifiques». Travestissant
ses propres intérêts en générosité, Truman n'hésita pas à annoncer
un programme d'aide technique qui allait supprimer « la souffrance
de ces populations» grâce à «l'activité industrielle» et à la «hausse
du niveau de vie». Quarante ans plus tard, avec le recul, le discours
de Truman est perçu comme le coup d'envoi de cette course du Sud pour
rattraper le Nord, mais depuis, non seulement la distance s'est-elle
encore agrandie et certains coureurs chancellent-ils sur la piste,
mais tous commencent à soupçonner qu'ils courent peut-être
tout à fait dans la mauvaise direction.
Concevoir le monde comme une arène économique avait été complètement
étranger au colonialisme ; Truman inaugura une ère nouvelle. Au besoin,
les puissances coloniales s'étaient engagées dans une course économique
les territoires d'outre-mer pouvant fournir des matières premières
et servir de comptoirs de vente , mais ce n'est qu'après la guerre
qu'elles durent se lancer dans l'arène économique mondiale.
Pour l'Angleterre et la France, la domination des colonies était avant
tout un devoir culturel né de leur vocation de missionnaires de la
civilisation. Lord Lugan avait formulé ainsi la doctrine du double
mandat : « le profit économique, oui, mais avec le devoir de mener
les "races de couleur" à un degré de civilisation plus élevé ». Les
colonisateurs se sont présentés en maîtres pour régner sur les indigènes
et non en planificateurs pour mettre en marche la spirale de l'offre
et de la demande. L'empire colonial mondial était perçu comme un espace
politico-moral où les relations d'autorité donnaient le ton, et non
comme un espace économique articulé autour des relations commerciales.
Le développement
en tant qu'impératif
Dans la vision de Truman, les deux parties du double mandat se fondent
dans l'impératif du développement économique. Ainsi, chaque bouleversement
signalé dans la conception de la vérité sert à promouvoir la notion
de développement au statut de règle universelle. Pour la rhétorique
coloniale, telle qu'on la retrouve dans le Colonial Development
Act de 1929, par exemple, le mot développement est employé dans
son sens absolu : le concept ne réfère qu'au premier volet du double
mandat, c'est à dire à l'exploitation économique des ressources telles
que la terre, les minéraux et les produits de la forêt, alors que
la seconde mission est qualifiée de progrès ou de bien-être.
Seules les ressources peuvent être développées, pas les hommes ni
les sociétés.
C'est d'abord dans le cercle du State Department, pendant la
guerre, que l'innovation conceptuelle mûrit, laissant se dissoudre
le progrès de la civilisation dans la mobilisation économique
et intronisant le développement devenu concept directeur. Ainsi, l'image
du monde a trouvé son expression concise : le degré de civilisation
d'un pays se mesure au niveau de sa production. Plus aucune raison
de restreindre la sphère du développement aux seules ressources :
désormais, les hommes et les sociétés entières peuvent doivent même
être perçus comme des objets de développement.
Parler de développement pour désigner l'utilisation économique de
la terre et de ses richesses est l'héritage du productivisme arrogant
du xix e siècle. Pour employer une métaphore d'ordre biologique, disons
qu'une simple activité économique devient un fait de nature, un facteur
d'évolution, comme si nous assistions à la mise en oeuvre d'un plan
caché progressant vers sa forme finale. Comme l'exprime cette métaphore,
la véritablefinalité des biens de la nature est leur utilisation économique
: chaque exploitation économique démontre qu'un pas de plus vers cet
objectif a été accompli dans le déploiement d'un potentiel inné.
L'hégémonie occidentale incluse
Tout cet arrière-plan métaphorique imprègne l'impératif
du développement de Truman et permet au schéma universel développé/sous-développé
de devenir un credo téléologique de l'Histoire : les sociétés
du tiers monde n'ont pas des modes de vie différents et uniques, mais
sont plus ou moins avancées sur un parcours continu dont la direction
est imposée par la nation hégémonique. Cette réinterprétation de l'histoire
mondiale n'est pas seulement flatteuse politiquement ; elle est épistémologiquement
inévitable. Aucune philosophie du développement n'a pu échapper à
une sorte de téléologie rétroactive car, en somme, le sous-développement
n'est reconnaissable que rétrospectivement, une fois atteint l'état
de maturité.
Le développement sans la domination est comme une course sans direction
; c'est pourquoi l'hégémonie occidentale était logiquement incluse
dans la proclamation du développement. Ce n'est pas une coïncidence
historique si le préambule de la Charte des Nations Unies (« Nous,
peuples des Nations Unies ») fait écho à celui de la Constitution
des États-Unis (« Nous, peuples des États-Unis »)... Parler de développement
ne signifie rien d'autre que projeter sur le reste du monde le modèle
américain de société.
En effet, Truman avait un besoin impérieux d'une telle reconceptualisation
du monde, car, après l'effondrement de l'Europe et de ses colonies,
les États-Unis se voyaient contraints, à titre de nouvelle puissance
hégémonique, de formuler et d'adopter un nouvel ordre mondial. Le
concept de développement présentait le monde comme une collection
d'entités homogènes liées les unes aux autres non par la domination
politique de l'époque coloniale, mais par l'interdépendance économique.
C'est pourquoi l'hégémonie américaine ne visait pas la possession
des territoires, mais leur ouverture à la pénétration économique.
De leur côté, les jeunes nations laissaient leur autonomie s'échapper
en se plaçant automatiquement dans l'ombre des États-Unis et en se
proclamant objets de développement économique. Le développement fut
le véhicule conceptuel qui a permis aux États-Unis d'agir comme le
héraut de l'autodétermination nationale tout en installant un nouveau
type d'hégémonie mondiale : un impérialisme anticolonial.
Des régimes en quête
d'une raison d'État
De Nerhu à Nkrumah, de Nasser à Sukarno, les chefs
des nations nouvellement formées ont assumé l'image que le Nord se
faisait du Sud et en ont fait leur propre image ; le sous-développement
est ainsi devenu le fondement cognitif de la construction de l'État
dans le tiers monde. Certes, plus d'un des fondateurs d'État avait
acquis la conviction de la supériorité du productivisme occidental
à l'occasion du combat anticolonial mené par la Russie et la Troisième
Internationale ; mais, dans les résultats, cela faisait peu de différence.
En 1949, Nerhu (au demeurant, en conflit avec Gandhi) expliquait :
"
Ce n'est pas une question de théorie. Qu'il s'agisse du communisme,
du socialisme ou du capitalisme, ce sera la méthode la plus efficace
pour effectuer les changements nécessaires et donner satisfaction
aux masses qui s'imposera d'elle-même [...] Notre problème aujourd'hui
est de relever le niveau de vie des masses [...]"
Le développement économique comme principal objectif de l'État la
mobilisation du pays pour accroître la production, par delà les escarmouches
idéologiques , voilà qui cadrait merveilleusement avec la vision occidentale
du monde conçu comme une arène économique.
Comme dans chaque compétition, les entraîneurs ne se sont pas fait
attendre. En juillet 1949, la Banque mondiale envoya la première de
ses innombrables missions de conseil. À leur retour de Colombie, les
14 experts présentèrent des conclusions pilotes :
" Des efforts à court terme et sporadiques peuvent difficilement
améliorer la situation dans son ensemble. Le cercle vicieux ne pourra
être définitivement brisé que par la mise en oeuvre de toute l'économie
englobant les secteurs de l'éducation, de la santé, de l'habitation
et de l'alimentation."
Une production élevée à un niveau constant n'exigeait rien de moins
que le rechapage d'une société tout entière. Y eut-il jamais objectif
d'État plus ambitieux ? Depuis lors, surgirent des agences et des
administrations traitant de tous les aspects possibles de la vie,
comptant, ordonnant, intervenant et sacrifiant à la légère, tout cela
avec la mission d'élaborer sur le sous-développement un nombre de
théories exaltantes qui apparaissent maintenant comme le produit d'une
hallucination collective.
La tradition, la hiérarchie ou la conception du monde, l'activité
socioculturelle d'une société particulière, tout cela se dissolvait
dans le néant des modèles-types mécanistes du planificateur. Ce dernier
se retrouvait ainsi en posture d'appliquer universellement les mêmes
plans de réforme institutionnelle dont le contour était le plus souvent
tiré de la réalité américaine. Plus besoin de laisser les choses «
mûrir pendant des siècles » comme au cours de la période coloniale
; après la Seconde Guerre mondiale, le développement de toute la société
était devenu la tâche des ingénieurs qui s'en acquitteraient en quelques
décennies, sinon en quelques années.
Bouleversement et érosion
À la fin des années 1960, de profondes lézardes apparurent
dans le monument du développement. Il devint trop évident que les
promesses avaient été échafaudées sur le sable. L'élite internationale,
qui avait déjà empilé de nombreux plans les uns sur les autres, fronça
les sourcils ; du bureau international du Travail à la Banque mondiale,
les experts commencèrent à pressentir qu'on était loin d'avoir fait
des progrès. La pauvreté augmentait dans l'ombre de la richesse ;
le chômage se révélait résistant à la croissance et les besoins alimentaires
n'étaient pas comblés par les aciéries. Il devenait donc clair que
l'identification du progrès économique au progrès social relevait
de la fiction pure. En 1973, Robert McNamara, alors président de la
Banque mondiale, résuma ainsi l'état de la situation :
" Malgré une décennie de croissance sans précédent du produit
national brut [...] les parties les plus pauvres de la population
n'en ont retiré relativement qu'un petit bénéfice [...] Ce sont surtout
les 40 % les plus favorisés de la population qui en ont profité."
S'étant à grand peine porté garant de la stratégie défaillante de
Truman, McNamara définit aussitôt un nouveau groupe cible les petits
cultivateurs auquel appliquer la même stratégie le développement rural.
Cette opération conceptuelle est sans limites : l'idée de développement
n'est pas abandonnée, son champ d'application est élargi. De la même
manière, le chômage, l'inégalité, l'élimination de la pauvreté, les
besoins primordiaux, les femmes et, enfin, l'environnement vont rapidement
devenir autant de problèmes à résoudre au moyen de stratégies
spécifiques.
Le champ d'acception du développement explosa pour couvrir un éventail
de pratiques tout à fait contradictoires. L'industrie du développement
devint automotrice : pendant que, d'un côté, on ne cessait de créer
des situations de crise, de l'autre, on s'employait à inventer une
multitude de nouvelles stratégies pour y faire face. En même temps,
les motifs qui sous-tendaient le développement se déplacèrent lentement,
un choeur allant crescendo revendiquant le développement pour dire
qu'il signifie non pas l'encouragement à la croissance, mais la protection
contre la croissance. Le chaos sémantique devint alors complet et
le concept s'usa au point de devenir méconnaissable.
Un concept creux
Avec le temps, l'expression développement s'est vidée
de son sens et pourrait se comparer à une méduse ou à une amibe. Elle
ne contient plus rien parce que ses contours sont flous ; elle est
tenace parce qu'elle peut s'implanter n'importe où. Celui qui l'énonce
ne désigne rien du tout ; cependant, il s'attribue les meilleures
intentions du monde.
Mais si ce terme n'a aucun contenu, il a une fonction. Il sanctionne
toute intervention au nom de la poursuite d'un but supérieur. Le mot
développement ne signifie plus rien. Mais prudence. Comme des passagers
clandestins, les hypothèses fondamentales de Truman l'imprègnent toujours.
Elles sont toujours une pierre dans son jardin. Ce mot place une société
sur un chemin de l'Histoire universellement reconnu, il suppose que
les coureurs en tête indiquent le chemin aux retardataires et il promet
que chaque pas en avant sera le résultat d'un marchandage systématique.
Aussi celui qui, depuis longtemps, ne pense plus à la croissance économique
évoque-t-il toujours dans son discours du développement l'idée d'universalité,
de progrès et de faisabilité, démontrant par là qu'il ne peut pas
se soustraire à l'autorité de Truman.
Cet héritage pèse comme un fardeau qui permet uniquement de marquer
le pas. Il empêche les hommes, que ce soit dans le Michoacán ou le
Gujurat, d'exercer un droit qui leur est propre : celui, non pas d'être
classés selon le schème avancé/retardé, mais de se laisser
surprendre par leur différence et leur propre ingéniosité. Le développement
nous pousse à voir les autres mondes sous l'éclairage stigmatisant
du déficit et nous empêche d'apercevoir la richesse des autres choix
possibles. D'ailleurs, le contraire du développement n'est en aucun
cas la stagnation. Du swaraj de Gandhi aux ejidos de
Zapata (1), les exemples
de changement abondent dans chaque société.
En définitive, les lignes
de démarcation comme retardé/avancé ou traditionnel/moderne
sont devenues risibles en regard des impasses du Nord à partir des
sols contaminés jusqu'à l'effet de serre. Voilà pourquoi la conception
de Truman s'effondrera devant l'Histoire, non pas parce que la course
n'a pas été conduite loyalement, mais parce que sa direction mène
droit au précipice.
L'idée de développement a déjà été un monument qui soulevait l'enthousiasme
international. Aujourd'hui, l'édifice s'effrite et menace de s'écrouler.
Ses ruines immenses surplombent encore et bloquent la sortie. Il devient
donc urgent d'enlever les décombres et d'ouvrir un nouvel espace.
Mais il peut être bénéfique d'apporter des soins d'archéologue au
vieux bâtiment, car la meilleure façon de se détourner du passé est
de le regarder comme un objet de musée : avec des yeux étonnés et
pensifs.
(1) Le révolutionnaire mexicain
Emiliano Zapata plaidait en faveur d'un retour à la vieille tradition
amérindienne de propriété collective de la terre pour remplacer la
propriété individuelle. Cette idée de l'ejido fut, dans une certaine
mesure, mise en pratique lors de la réforme agraire mexicaine des
années 1930.