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ASSOCIATION D’ECHANGE ET D’ENTRAIDE AUX COMMUNAUTES INDIENNES DE L’ALTIPLANO BOLIVIEN

L'après et l'autrement du développement
François de Ravignan

Ce texte reprend le contenu d'une conférence faite au salon écologique Primevère, à Lyon en février 2001.

Je voudrais m'empresser de me situer par rapport au titre qui a été donné à cette conférence et que je n'ai pas choisi moi-même. L'aurais-je fait, que j'aurais évité d'employer le mot de développement. D'abord parce que - comme les journalistes le savent bien - la meilleure manière de nuire à ses ennemis est de ne pas parler d'eux ; mais surtout parce qu'on entend parler un peu partout d'un autre développement ou d'un développement durable, alors que je suis là aujourd'hui pour parler de pas de développement du tout. En effet, qu'il soit sale, propre, autre ou durable, le développement est toujours un processus dans lequel l'objectif premier est d'ordre économique. Or c'est le primat de l'économique devenu objectif social qui génère l'exclusion et la misère.


Parlons paysan

Beaucoup de gens ne s'excusent pas de parler de ce qu'ils ne connaissent pas. Je ne m'excuserai donc pas de parler de ce que je connais un peu, à savoir l'agriculture. Historiquement, chez nous et dans les pays du Sud, elle a été la première victime du développement, de par les difficultés économiques chroniques où ont été mis d'innombrables paysans et, par ailleurs, le traitement de choc imposé à la terre et aux êtres vivants, lequel commence à inquiéter - cf vache folle - la société tout entière. Ces situations misérables ont eu pour unique cause première le choix de faire baisser les prix agricoles, de façon, d'abord à ne pas faire monter les salaires, puis à permettre une diversification de la consommation, le tout au service de la croissance industrielle. Dans tout ce processus, jamais les effets humains de cette évolution, considérée comme souhaitable ou du moins normale, ou inévitable, n'ont été pris en compte. Les paysans, ceux de notre pays en particulier, seraient pourtant en droit de faire un procès à la société tout entière pour la manière indigne dont ils ont été traités en citoyens de seconde zone, pour ne pas dire moins encore.

Parler d'après-développement, ce n'est pas laisser courir son imagination sur ce qui pourrait arriver en cas d'implosion du système, faire de la politique-fiction ou examiner un cas d'école. C'est parler de la situation de ceux qui, actuellement sont des exclus et le seront demain, de ceux donc pour qui le développement est une injure, et qui sont indubitablement les plus nombreux à la surface de notre planète terre. Encore un exemple tiré de l'activité agricole : les agriculteurs "développés" - disons munis d'un tracteur - représentent 2% du total des paysans du monde ; les autres, à savoir près de la moitié de l'humanité, travaillent avec des animaux, et, le plus souvent, à la main. Bien sûr, si l'on considère les productions respectives de ces deux groupes ou les capitaux qu'ils détiennent, le rapport de forces bascule. Mais les quintaux de blé et les comptes en banque ne tiennent qu'un seul et même langage : celui de la concurrence et de la rentabilité. Tandis que les hommes, même quand ils ne parlent pas, ont la capacité de parler d'eux-mêmes et de leurs désirs. Et quand ils parlent vrai, le nombre compte, comme l'histoire le montre de temps en temps. Plus largement, il y a sur cette planète 6 milliards d'hommes, dont la moitié sont des exclus du jeu économique tel qu'il se déroule actuellement ; il y aura d'ici à vingt-cinq ans 2 milliards supllémentaires d'humains, dont la plupart seront du côté de ces mêmes exclus. Il faut donc commencer par nous remettre la tête à l'endroit : quand on parle de développement, on prend au sérieux une affaire qui ne concerne qu'une minorité d'humains, quand bien même ils disposent d'énormes moyens de propagande et d'une prétention non moindre. Au-delà de ce constat, il faut nous poser la question de qu'est-ce qui se passe quand chez nous il n'y a plus de développement, ce qui est vrai pour une proportion de 40 % environ de la population, dont ce n'est pas le problème, davantage dans les pays de l'Est, et risque de le devenir pour une proportion croissante.


Choisir l'homme contre la force

Au-delà de cette simple observation du présent, si l'on ouvre les yeux sur notre monde tel qu'il va, nous pouvons nous croire à la veille d'un grand changement, non pas tant dans l'ordre des réalités matérielles que dans celui des idéologies, qui influe nécessairement à plus ou moins long terme, sur le premier. L'homme occidental des dix-neuvième et vingtième siècles s'est cru le maître de l'Histoire, et l'Histoire elle-même était conçue comme progrès (voir le nom du journal local). Aujourd'hui, même si cela ne se dit pas dans les discours officiels, on commence à en douter. Non seulement chacun de nous sait pertinemment, au fond de lui-même, qu'il ne changera pas le monde, mais encore que, même s'il fait tous les efforts possibles pour le rendre meilleur, il a quelques chances de le trouver pire d'ici à quelques années. Et si l'on pouvait penser, il y a quelques décennies, que la somme de tous les efforts des hommes de bonne volonté aboutirait à quelque chose de positif, voire à un monde meilleur, un tel acte de foi paraît de plus en plus infirmé par les faits. Le grand changement qui est en train de se produire, c'est que les hommes se rendrent compte que, collectivement ou non, ils ne sont plus les maîtres de l'Histoire et ne peuvent même plus prétendre à l'être.

Je ne suis pas embarrassé de citer ici Serge Latouche, puisque, malheureusement retenu par son état de santé, il ne peut venir ceci : "il nous faut décoloniser notre imaginaire". La force d'inertie de cet imaginaire est bien autre chose que celle que nous voyons dans les fameuses multinationales pour bloquer les nécessaires transformations. En effet, et malheureusement pour Serge comme pour nous, l'imaginaire de nos sociétés est partagé entre l'inquiétude que je viens de décrire et une apparence de prospérité qu'en particulier, l'ascension des classes moyennes dans nombre de pays d'Europe et même d'Amérique Latine renforce. Celle-ci joue un triple rôle : justificatif de l'idéologie mondialiste, elle constitue un modèle attractif pour ceux qui n'y accèderont cependant jamais, en même temps qu'elle est un cache-misère puisqu'elle dissimule la croissance du nombre des exclus et la dégradation qualitative de leur situation. L'apparente levée de la menace venant de l'Est conforte cette fausse sécurité. Un de mes amis, revenant d'Haïti après de nombreuses années, s'étonne de voir se généraliser la mode des couettes dans le lit des Français. Il y voit, dans cette France enfouie sous la couette, un symbole de notre confortable aveuglement, du temps des pensées molles et des engagements vagues.

Ce qui précède nous amène à définir un choix, une première valeur de référence : nous choisissons l'homme vivant et concret plutôt que la puissance et la force aveugle des idéologies ou des soi-disant impératifs économiques. Les conséquences d'un tel choix sont très claires : si nous pensons, comme l'écrivait Madame Aubry en 1998 : "les exclusions trouvent leur origine dans les principes même du fonctionnement de nos sociétés modernes", nous ne pouvons nous situer parmi ceux que j'appelle les systémiques, à savoir ceux qui s'imaginent - à l'instar de l'attitude pratique de nos gouvernements d'Europe - que le système économique peut perdurer et s'étendre, dans un processus de mondialisation, au prix de quelques réformes. Nous ne pouvons pas non plus nous situer parmi les réformistes pour qui l'économie de l'avenir fonctionnerait sur trois pieds : secteur salarial tel qu'actuel, redistributions étatiques, tiers-secteur enfin (). Si l'exclusion trouve sa source dans les principes du fonctionnement de nos sociétés, c'est contre ces principes qu'il faut lutter et non se contenter de replâtrages, faute de quoi ladite exclusion ne peut que s'accentuer.


Choisir le culturel et le politique, contre l'économique.

Le principe numéro 1 du système, c'est la primauté de l'économique. Choisir l'économique, c'est choisir l'exclusion ; nous l'avons montré tout à l'heure à propos de l'agriculture. C'est pourquoi, après avoir dénoncé le développement, notre association s'est attaquée, ici même, à Lyon, voici trois ans, à l'économique au cours d'un colloque intitulé précisément Sortir de l'imposture économique. Si une société ne se donne pas comme objectif prioritaire non seulement le travailler-manger de tous, non seulement le droit à l'existence de tous, mais encore la reconnaissance de l'utilité sociale de tous, elle ne peut que produire de la misère. Nous nous devons d'insister sur le coût social de l'exclusion qui ne peut s'estimer en termes de francs ou d'euros, à savoir une dégradation qualitative de la situation de gens privés de travail : destruction de personnalités, de couples, de familles, montée de l'alcoolisme et de l'usage des drogues, de la criminalité et du suicide, repli sur soi, rupture des liens de solidarité et désaffection pour la militance.

Le problème de la misère n'est pas économique. En en faisant un problème économique on ne fait que l'aggraver. De cette réflexion nous pouvons extraire une deuxième idée-force : la nécessaire reconstruction sociale ne peut se faire en s'attaquant de front aux problèmes économiques. L'homme exclus, même s'il souffre de misère, est d'abord un exclus social et politique. C'est sa parole qu'il faut d'abord lui rendre, non pas dans l'abstrait, mais dans sa relation à un peuple, à un territoire. Certains commencent à se rendre compte - oh ! c'est encore bien timide - dans les milieux de ce que l'on appelle l'insertion, auxquels je participe dans ma région, qu'agir dans les domaines culturel et politique est prioritaire. Changer la culture et la politique , tel était le sous-titre qu'avait choisi, il y a vingt-cinq ans, la revue Esprit, ce qui exprime bien notre retard en la matière. Serge Latouche n'hésiterait sans doute pas à dire que nos amis africains sont beaucoup plus avancés que nous dans ce domaine : ceux qui ont entendu à Lyon il y a trois ans Emmanuel N'dione s'en sont certainement souvenus. Et ceux d'entre nous qui, en France, préparent les prochaines élections municipales se sont probablement aperçus que nous sommes très loin de vivre en démocratie. Or il est certainement difficile d'agir dans le domaine économique d'une façon équitable si la démocratie n'est pas chérie et cultivée dans nos communes, et au-delà.


Choisir la solidarité

J'en viens maintenant au que faire ? , avec encore un exemple tiré de l'agriculture. Il est tout à fait intéressant de voir se développer aujourd'hui tout un secteur de petites exploitations, souvent créées par des personnes d'origine non paysanne en difficulté d'emploi, cherchant à vivre d'autoproduction et de mise de leurs produits en marchés de proximité avec un maxiumum de transformation sur place et d'exigence de qualité. Dans le Languedoc, nous venons de fonder une association pour aider ceux qui entreprennent de telles choses. Mais nous n'vons pas été longs à nous apercevoir que la réussite de ces aventures dépend de l'aide que peuvent s'apporter, dans un milieu hostile - car modelé par la concurrence - ceux qui s'y livrent : cette expérience est à la base de notre troisième principe : contre l'économie concurrentielle, choisir la solidarité. A ce propos, je voudrais encore citer Serge Latouche qui a une réflexion éclairante lorsqu'il nous dit qu'il faut "préférer la niche au créneau". Je m'explique : les alternatifs s'imaginent parfois qu'il faut trouver dans le système un créneau où pouvoir exercer une activité non conforme. Serge nous invite à voir et penser large, en synergie avec d'autres, pour constituer peu à peu une niche où peut s'instaurer, dans la solidarité de plusieurs acteurs, un équilibre économique partiel peut-être, mais évolutif.

Tout ceci tend à montrer qu'au lieu de nous demander d'abord que faire ?, il vaut mieux peut-être nous demander avec qui nous avons quelque chose de neuf et de vraiment intéressant à faire. Et si, dans le monde, il y a et il y aura, comme nous l'avons montré, beaucoup plus d'exclus que d'"inclus", est-il tellement absurde de penser que l'avenir du monde est plutôt du côté des premiers que des seconds ? Pour le moment, parmi ceux qui actuellement s'occupent de ces exclus, beaucoup sont portés à ce qu'on appelle aujourd'hui l'humanitaire, c'est-à-dire à se pencher sur la misère des autres , en se gardant bien de croire que ces autres ont quelque chose à leur apprendre. A côté de cette dérive humanitaire, il y a celle que j'appelle la dérive rentabiliste : elle consiste à aider prioritairement les gens qui donnent l'impression qu'ils vont réussir, cette réussite étant jaugée à l'aune du système. Pourtant, s'il y a un messianisme naïf dont on doit se garder, il n'empêche que la montée de l'exclusion est, par elle-même, une raison suffisante de poser, du côté des exclus, des alternatives qui soient autre chose que de l'assistance humanitaire ou une prétention à faire de l'exclus un inclus socio-économique dans une société en voie d'implosion. Les alternatives peuvent heureusement se trouver aussi du côté de ceux qui ont choisi l'exclusion volontaire, soit qu'ils vivent dans des modes de vie alternatifs, soit qu'ils aient choisi de travailler aux côtés des exclus eux-mêmes. L'important est alors que l'exclusion contrainte et l'exclusion volontaire s'accordent pour travailler ensemble, ce qui n'est pas toujours le cas aujourd'hui.

Il est parfois difficile de penser qu'un renouvellement de la culture et de la politique puisse se faire à partir des seules alternatives , comme si elles devaient finir par se coller les unes aux autres, voire coaguler pour produire une alternative globale. Or l'essentiel n'est pas de l'ordre du faire. Il est dans la capacité de transformation que génèrent ces expériences. De ce point de vue, renverser les termes de la célèbre expression penser globalement, agir localement paraît important. Il faut agir localement pour alimenter une pensée globale (sans dire toutefois que celle-ci puisse procéder de la seule action). Ceux qui - comme beaucoup de ceux qui tiennent des stands dans ce salon - ont vécu une aventure alternative, avec tout ce que cela comporte d'imagination et d'abnégation, se rendent par là capables, moralement et physiquement d'aller plus loin, plus avant, de faire des émules, enfin de susciter des réseaux de pensée et d'action.


Choisir l'aujourd'hui

Choisir l'homme contre la force, le culturel et le politique contre l'économique, la solidarité contre l'exclusion, ne relève pas de ce que Ingmar Granstedt appelle le savoir gestionnaire dont procèdent les réformes venues d'en haut et constamment dépassées. Ces prétendues réformes elles-mêmes s'enracinent dans une vision du futur dont Montesquieu aurait pu dire qu'on l'encense par habitude. Comme l'écrit Eric Hobsbawm : nous ne savons pas où nous allons... Si l'humanité doit avoir un semblant d'avenir, ce ne saurait être en prolongeant le passé et le présent. Si nous essayons de construire le troisième millénaire sur cette base, nous échouerons. Mais ni lui ni Thuillier (dans son livre La grande implosion) ne définissent des voies d'avenir. A nous donc de les rechercher, non pas tant dans l'imaginaire ou les utopies, mais dans le présent. Choisir l'aujourd'hui : tel pourrait être le quatrième principe vers lequel convergent les trois premiers, comme trois fleuves dans la mer. Choisir l'aujourd'hui, c'est avoir le souci constant de la justesse de nos actions. Les vraies révolutions sont celles de l'esprit et les choses qui avancent vraiment le font en fonction de leur justesse et non de stratégies calculées. Trop de calcul et de stratégie nuit : voir ce qui se passe en politique. Choisir l'aujourd'hui c'est , dans l'immédiat, organiser des réseaux pour confronter nos expériences, pour nous soutenir les uns les autres contre les forces hostiles, nous aider dans nos créations alternatives de nos conseils et de nos ressources. Cette démarche est bien sûr à mener d'abord dans notre environnement immédiat. Mais nous serons beaucoup plus riches d'expériences et d'idées si nous apprenons à voir au-delà, si nous nous relions par delà les mers et les continents à ceux qui tentent des démarches alternatives. Et puisqu'il est question ici de mondialisation, je voudrais terminer en citant ces propos réalistes mais désabusés de Baudrillard : mondialisation et universalité ne vont pas de pair, elles seraient plutôt exclusives l'une de l'autre. La mondialisation est celle des techniques, du marché, du tourisme, de l'information. L'universalité est celle des valeurs, des droits de l'homme, des libertés, de la culture. La mondialisation semble irréversible, l'universel serait plutôt en voie de disparition. A nous donc de choisir notre camp, sachant que celui des espèces menacées n'est pas forcément, à long terme, celui des perdants.

François de Ravignan

p.s. Parmi les quelques réactions que ces propos ont provoqués dans la salle, j'ai surtout retenu celle d'un jeune homme qui, après avoir décrit l'engouement de sa génération pour la consommation, déclare tout simplement : "ce dont nous avons besoin, c'est de lumière". Sur le moment, j'ai répondu en citant une conversation entre ma femme et quelques enfants de mon village sur ce même thème de la lumière, et suggéré à ce jeune qu'il s'interroge avec quelques autres sur ce que pouvait signifier pour lui ce besoin de lumière... Mais j'ai repensé toute la soirée, et encore le lendemain à cette phrase si directe, cette demande si abrupte de lumière. Que pourrait être la lumière pour ce jeune ? Sinon peut-être d'abord une rencontre, une relation vraie qui commence à lui révéler sa dignité, sa valeur, sa liberté, sa vocation au bonheur d'être au monde... J'aurais voulu le lui dire, j'espère que quelqu'un d'autre le lui dira.


 
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